Les principes de Philippe Halsman : Comment une approche originale peut vous permettre de vous différencier des autres photographes

Salvador_Dali_(Dali_Atomicus)_09633u

Connaissez-vous l’histoire de cette photo ? Connaissez-vous son auteur et la technique qu’il a utilisée ? Ce n’est pas qu’une simple photo de Salvador Dali durant l’un de ses moments d’exaltations surréalistes. C’est le résultat d’un des grands photographes de vingtième siècle. C’est le fruit de la créativité d’un libre-penseur. Son nom est relativement connu, mais moins fréquemment cité: il s’agit de Philippe Halsman. Il est peut-être mieux connu pour son portrait « Dali Atomicus ». Il a également photographié plusieurs autres personnalités de son époque, dont Marilyn Monroe, en utilisant cette approche novatrice pour son époque, qu’il nommait la « jumpologie »; qui consistait à prendre en photo des personnalités connues dans des poses qui ne correspondaient pas à leurs statuts de stars. Voici des exemples:

nouveau dossier64

Six règles de base

Son but était d’attirer l’attention du spectateur sur ses photos, afin, en outre, de se différencier des autres photographes. Mais en 1948, il n’y avait pas Photoshop, la retouche se limitait à préserver certaines zones sur ou sous exposées, et a éliminer des éléments indésirables si vous aviez beaucoup de talent. Les photographes de cette époque pouvaient également prendre plusieurs photos et garder celle qui correspondait à leur élan créatif. L’article que je vous présente aujourd’hui est le résultat de quelques réflexions sur ce portrait et ses principes en général. Halsman utilisait six principes / règles de base pour créer ses photos:

  1. La règle de l’approche directe.
  2. La règle de la technique inhabituelle.
  3. La règle de la particularité ajoutée.
  4. La règle de la particularité manquante.
  5. La règle de la particularité confondues.
  6. La règle de la méthode idéographique.

Tous ces éléments – et parfois de concert – produisent une « brisure » de la « normalité », engendrant chez le spectateur le désir de regarder plus attentivement une photo afin qu’il puisse comprendre ce qu’il regardait. Lorsque vous provoquez le désir de regarder plus attentivement une photo, votre image sera mémorable, et c’est certainement ce que tous les photographies sérieux désirent. Dali Atomicu est conçu de deux parts bien distingues:

  • Transmette l’essence de la personnalité de Dali et le sorte de travail qu’il faisait qui devient très apparent, même pour une personne qui n’est pas familier avec le travail de Dal.
  • Laisser au spectateur la possibilité de cerner des éléments thématiques clés. C’est un portrait surréaliste avec un certain chaos, ajoutant une couche de mystère au récit sous-jacent. Le surréalisme est autant une interprétation de la part du spectateur que celui de l’artiste et cela est bien sûr approprié dans un contexte surréaliste.

Après avoir un peu décortiqué rapidement ce qui rend cette photo si différente, nous pouvons aller plus loin; nous découvrons alors que Dali Atomicus est le résultat des six règles (sauf la quatrième):

  • La particularité ajoutée : ce sont bien des éléments physiques réels figés dans l’air, mais ce n’est pas logique qu’ils soient montré de cette manière. Ce que nous voyons dans cette photo est impossible dans la réalité. Le photographe a donc ajouté un particularité.
  • C’est inhabituel : dans la réalité, cette image est impossible. Bien que la règle de particularité ajoutée ressemble à la règle de ce qui est inhabituel; c’est relativement différent. Ce qui est inhabituel peut être quelque chose qui existe déjà, sans qu’il ait été ajouté.
  • L’approche est directe : nous n’avons pas à deviner de quoi il s’agit, nous ne pouvons que le constater.
  • Les éléments peuvent être confondus : en ce sens qu’une chose peut être déconcertante. L’eau par exemple ne se comporte comme dans la réalité. Nous pouvons la confondre par autre chose, notamment un élément solide.
  • Votre photo contient une idéographie : cette règle est plus difficile à décrire, mais relativement facile à percevoir. Nous pourrions la résumer en disant que cette image est composée de morphèmes, qui sont des unités minimales porteuses de sens. Dans la photo de Philippe Halsman, l’eau est l’eau, les chats sont des chats. Cette photo est donc un ensemble de morphèmes, car ils ne peuvent pas être décomposés / interprétés. Évidemment, certaines personnes pourraient « décortiquer » ses divers éléments. Mais 99% de gens ne verraient que des chats, sans chercher à les interpréter.
  • Des éléments sont manquants : dans cette photo, l’aspect le plus manquant est la gravité. Dali et les autres objets semblent flotter dans l’air. La gravité à été supprimée ou et manquante afin de créer une photo surréaliste. Toutefois, puisqu’elle a été réalisée en 1948 et que Photoshop n’existait pas, nous pouvons voir des fils qui maintiennent dans l’air quelques objets. Nous pouvons également voir à gauche quelqu’un tenir à bout de bras une chaise. Ses « défauts » réduisent son impact et nous montrent que l’absence de gravité a été simulées. Heureusement, il existe d’autres versions de cette photo dans lesquelles Halsman a recadré sa photo et supprimé les fils.

Une photo stylistique

Nous partons donc du principe que ce que nous voyons dans une photographie est réel et que certains « défauts » ont été simulés / ajoutés. D’ailleurs, les photographies numériques ont poussé ce principe de plus en plus loin avec la montée en puissance des smartphones et des diverses applications. Mais pour revenir à notre photo, la meilleure interprétation que nous pouvons en faire est de dire qu’elle est stylistique : les éléments sont représentés avec autant de clarté visuelle et univocité que possible – à savoir une chaise, de l’eau, les chats et un homme. Mais ces éléments sont représentés dans un style propre à Philippe Halsman. Ce photographe et sa « jumpologie » rendent unique cette photo, car elle saisis l’essence de Dali. C’est-à-dire « sa nature inextinguible » ou si vous préférez, son perpétuel besoin de créer, de jouer avec la réalité et de la déconstruire pour la modeler selon sa créativité.

Dans l’ensemble, l’application de ces six règles produit une photo qui n’est pas ordinaire, mais qui est encore clairement une photographie. Pour faire une photo qui se démarquera des millions d’autres images, un photographe doit savoir manier la réalité sans déborder vers une photo qui serait trop abstraite, car la majorité des gens ne sont pas intéressés par une image qui « ne signifie rien » pour eux. En réalisant une photo qui ne sera pas « ordinaire », un photographe sera assuré qu’elle aura un impact durable, qu’elle ne sera pas « consommée » puis oubliée. Un très bon exemple est cette photo. Bien que Dali soit le sujet principal, sans une approche novatrice, nous l’aurions rapidement oublié.

La complémentarité des règles

Notez que savoir se démarquer est indépendant du style et de la présentation. Un photographe peut très bien réaliser une photo qui sera par exemple un portrait, mais celui-ci doit offrir aux spectateurs des éléments « nouveaux », distinctifs. Sinon ce ne sera qu’un beau portrait parmi des milliers d’autres. Les principes / règle de Halsman ne sont pas en conflit les uns avec les autres : elles se complètent, pour former au final, une photo différente d’un sujet maintes fois photographié.

Sur le plan pratique, il y a deux aspects importants la distingue des autres photographies: « la surprise », et « l’inattendu ». Des surprises subtiles ou surprenantes peuvent être ajoutées lors de la prise de vue ou lors du post-traitement, mais elles pourraient ne pas être remarquées si l’image n’est pas assez « surprenante ». Surtout dans un monde d’images où les gens consomment puis oublient très rapidement. Le second aspect est « l’idéographie ». Ces qualités que peuvent posséder une photo, sont rarement utilisées, elles sont pourtant très puissantes. Grâce à de l’inattendu, associé à une forte idéographie, vous pouvez sans grands efforts produire une photo qui se distinguera vraiment des autres. Pourquoi ? Parce que vous aurez créé une image qui contiendra à la fois de l’inattendu, mais également des morphèmes, qui sont, je le rappelle, à des unités minimales porteuses de sens, comme des animaux, une chaise ou un être humain – ici c’est Salvador Dalí. Ce son des unités porteuses de sens car le spectateur ne peut pas les interpréter subjectivement.

Un exemple concret

Je vous donne un exemple. Supposons que vous voulez réaliser une photo d’un chute d’eau (notre morphème), vous pouvez y ajouter des éléments inhabituels ou surprenants. Les photos d’Erik Johansson sont de bons exemples et ce n’est pas étonnant qu’ils soit devenu si connu. Ses photos possèdent plusieurs des qualités et règles que j’ai énoncées. L’approche est directe, elles offrent au spectateur des éléments inhabituels, des particularités ont été ajoutées et elles possèdent des idéographies. De plus, pour réaliser ses images, il utilise un appareil moyen format Hasselblad et ses photos sont post-traitées dans Photoshop. Tout ce qui compose une image se démarquant des autres, est donc réunis, Mais elles attirent l’attention car ce photographe sait manier la réalité pour créer des photos inoubliables et différentes de ce que nous avons l’habitude de voir.

Certains photographes rétorqueront que ce ne sont pas de véritables photos, mais plutôt des montages. Je ne suis pas d’accord. En nous basant sur cette logique, les photographies de chutes d’eau réalisées avec la technique des poses longues, ne seraient donc pas de véritables photos puisque qu’elles sont le résultat d’une technique qui modifie la réalité. Et c’est sans parler des filtres ND dégradés qui permettent d’élargir la dynamique de nos appareils en assombrissant une partie de l’image – le plus souvent le ciel.

61

Ce que fait Johansson est bel et bien de la photo. Mais étant doté d’un grand talent et d’une grande créativité, il réussit à les rendre uniques et inoubliables. Ce n’est pas sans raison que certains photographes se distinguent des autres. Au lieu de représenter le réel, ils la manipulent à leur guise. Vous pouvez réaliser de très bonnes photos, mais si elles sont sans intérêt ou sont des représentations du réel sans l’ajout de quelques règles que j’ai mentionnées au début de mon article, vos photos, tout aussi belles qu’elles puissent être, ne se distingueront pas des millions d’image qui sont échangées à tous les jours sur les réseaux sociaux.

Conclusion

Vous êtes probablement un excellent photographe, mais sans aucun style particulier pour être différent. Ce que fait Johansson est de la photo, mais comme Halsman, il a inventé / développé sa propre interprétation du réel. La pose longue est un très bon exemple; ce type de photos n’existe pas dans la réalité, mais personne oserait affirmer que ce ne sont pas de véritables photos. Mais nous sommes tellement habitués à nous faire imposer ce qui est normal de ce qui ne l’est pas, que nous avons perdu notre créativité. Je terminerai cet article en citant Halsman :

Pour moi, la photographie peut être très sérieuse ou très amusante. Essayer de photographier la vérité insaisissable avec un appareil photo est souvent un travail frustrant. Essayer de créer une image qui n’existe pas, sauf dans l’imagination des gens, est souvent un jeu exaltant.

Je vous lance un défi; essayez de réaliser des photos contenant une ou plusieurs des règles comme l’a fait Philippe Halsman, vous serez surpris de voir vos images se transformer, si bien sûr, votre but est d’être vraiment différent ! Et si vous rencontrez des photographes qui diront que vos images ne sont pas de véritables photos, car elles sont trop différentes de ce qu’ils aiment subjectivement, ne les écoutez pas. Ils n’ont tout simplement pas compris la différence qu’il y a entre une photo « ordinaire » d’une photo qui est le résultat de votre créativité.

Au sujet de l’auteur

Ming Thein est un photographe de produits qui travaille pour Hasselblad et est consultant chez Carl Zeiss. Vous pouvez découvrir son travail en visitant sa page Facebook, Flickr ou son portfolio.

crédit photo : Philippe Halsman, Erik Johansson