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Ces dernières années, grâce en partie aux médias sociaux et la facilité avec laquelle les participants peuvent partager leurs images, la photographie de rue a connu une popularité sans précédent. De nombreux photographes utilisent le numérique. La facilité avec laquelle ils obtiennent leurs photos, a donné lieu à une surabondance d’images, dont plusieurs sont médiocres. Même les meilleures photographes de rue utilisant le numérique, font face au même problème; leurs photos sont trop lisses, trop propres. Elles semblent « cliniquement mortes ». Ces photos « sans grain et sans saleté », ne reflètent pas le chaos de la rue. Si vous pouvez « ressentir la rue » en regardant une photo , vous pouvez alors la qualifier de photographie de rue, parce que le grain donne à l’image un aspect reflétant le réel.

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Cette photo a été prise avec un film Tri-X lors d’un atelier sur la photo de photographie de rue.

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Un plan rapproché à 100% révèle la structure granuleuse du film Tri-X.

L’histoire du Tri-X

Kodak a lancé Tri-X le premier novembre 1954 en 35mm et 120, à une valeur nominale de 200 ISO. Il était plus rapide que n’importe quel autre film disponible. Il a changé la façon dont les photographes prenaient leurs photos. Un peu comme aujourd’hui avec les boîtiers numériques qui ont changé la façon dont les photographes modernes arrivent à produire de bonnes photos dans des situations de faible luminosité.

La formule du Tri-X a subi une modification majeure en 1960, lorsque sa sensibilité a été doublée. De 400 ISO pour la lumière du jour et 320 ISO pour le tungstène. Maintenant plus que jamais, les situations de faible luminosité, d’action et de mouvement rapides pouvaient être photographiées. « La formule a subi des modifications mineures guidées par les réglementations sanitaires et de sécurité», a déclaré un représentant de Kodak. Mais aujourd’hui, le Tri-X est fondamentalement le même. Associé au développeur de films D-76, qui a été lancé en 1926 par Kodak, c’est le « best-seller » des révélateurs. Il demeure le développeur d’images N&B de choix pour un grand nombre de photographes de rue, même à l’ère du numérique.

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Une photo numérique de rue récente, prise avec le Leica Summicron-M 28mm

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La même photo modifiée avec Silver Efex afin d’imiter le Tri-X

Le « look » Tri-X

Il y a des raisons à la fois artistiques et techniques qui expliquent les raisons pour lesquelles les photographes de rue au cours des 60 dernières années ont adopté le Tri-X. Notamment, sa granularité, son contraste et sa latitude d’exposition sont esthétiquement agréables, surtout si vous essayez de reproduire cette apparence « tendue » de la rue. Mais ses caractéristiques servent également à révéler le chaos et l’éclairage souvent violent et agressant venant de la rue. Ce n’est pas sans raison si les gens semblent impatients et agressifs dans nos villes, Ils sont constamment agressés par un espèce de « chaos » plus ou moins définissable.

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Le Tri-X a une latitude d’exposition plus large que les autres films noir et blanc (de 5-7 stops). Pour les photographes de rue qui se préoccupent des ombres, de la lumière directe du soleil, du ciel nuageux et de l’éclairage des rues ainsi que du flash, ils doivent souvent prendre des décisions en une fraction de seconde avant d’appuyer sur le déclencheur. C’est ce qui a rendu ce film aussi populaire — de plus, il possède une dynamique très élevée de 15 EV. Le Tri-X peut être sous-exposé de trois stops et vous obtiendrez toujours une bonne image avec le traitement « Push / Pull », selon les données techniques de Kodak par exemple, une pellicule Tri-X de 400 ISO peut être poussée jusqu’à 1600 ISO. Sur son site internet, Kodak nous dit que:

Le traitement par poussée est obtenu en laboratoire […] en augmentant le temps de développement. Le traitement « Push » est souvent utilisé pour récupérer une densité.[…] La perte de densité est due à une exposition insuffisante. Elle est compensée par le traitement par poussée. Ce traitement n’est pas parfait cependant. Le résultat final sera des images dont le contraste sera plus élevé et une plus forte granularité.

La photographie de rue et le Tri-X

Garry Winogrand, dont les photographies de rue dans les années 1960 et 70 ont influencé une génération de photographes, utilisait principalement le Tri-X, ainsi qu’un appareil photo Leica M et un objectif de 28 mm; une configuration que de nombreux photographes de rue ont reproduit. Chaque rouleau de film qu’il avait utilisé était recouvert d’un ruban adhésif sur lequel il notait les conditions d’exposition de prise de vue et une note indiquant si le film devait être poussé ou développé en respectant sa valeur ISO nominale de base. Ces notes faisaient partie de son « workflow ».

Henri Cartier-Bresson est passé au Tri-X au milieu des années 50. Le film qu’il utilisait avait souvent une valeur nominale de 200 ISO. Le photographe de Magnum Photo, Bruce Davidson, a choisi le Tri-X lorsqu’il a documenté le mouvement des droits civiques dans les années 1960, notamment la lutte des Noirs américains pour l’obtention du droit de vote. De même que Bruce Gilden, un membre de Magnum, qui préférait surtout le Tri-X pour ses photos de rues de Manhattan, Coney Island et ailleurs.

Le photographe de rue britannique Tony Ray-Jones a utilisé les films Tri-X 400 ISO, et l’Ilford HP-5 au cours de sa brève carrière. Josef Koudelka, célèbre pour ses photos de Gitans dans l’Europe des années 1960, utilisait aussi le Tri-X. Et c’est sans oublier Sebastiao Salgado, Robert Frank ou Vivian Maier, dont les images récemment découvertes sont considérées parmi les plus importantes photos de rue du XXe siècle. Il y a eu aussi Elliott Erwitt, dont les images humoristiques ont marqué l’histoire de la photo de rue. Il utilisait, vous l’aurez deviné, le Tri-X.

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Qui « arrêtera le grain » ?

L’histoire d’amour de la photographie de rue avec le Tri-X se poursuivra-t-elle à l’ère du numérique? Un nombre croissant de personnes le redécouvre après avoir été déçus par le look « propre et artificiel » du numérique. Après 62 ans, il demeure le film de choix des photographes de rue attirés par une représentation du réel qui n’est pas formatée par un processeur numérique.

Évidemment, il est toujours possible, en chambre noire, de modifier légèrement ses images venant de films argentiques, mais jamais comme le numérique. Savoir photographier n’est pas une simple question de maîtriser un logiciel ou des règles de composition, c’est également savoir donner vie à ses images. Le Tri-X permet de capter cette vie et de la partager.

Au sujet de l’auteur

Mason Resnick est un photographe de rue. Vous pouvez découvrir son travail en visitant son site internet.

Crédit photo : Vivian Meier, Mason Resnick

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