Le photojournalisme doit changer fondamentalement pour retrouver sa crédibilité

Tuncay

Il y a quelques années, les photojournalistes créaient des images qui ont changé le monde, nos opinions sur la vie, les politiques publiques, etc. La photo était puissante et elle peut l’être encore. Mais le problème avec les photos, c’est qu’il y a en a tellement, qu’elles ont perdu leur puissance. La photographie avait joué un grand rôle pour mettre fin de la guerre du Viêtnam en exposer la réalité de ces gens aux prises avec ce conflit. Mais ces jours-ci, elle n’est plus aussi efficace. Ce n’est pas seulement dans les sociétés les plus riches et plus développées, mais partout dans le monde. Pour comprendre pourquoi le photojournalisme en est arrivé là, nous devons explorer la relation qu’il y a entre la photographie et notre culturel.

Trop de photos

Commençons par le premier problème qui vient à la prolifération de photographies partout dans le monde. La photographie de nos jours est quelque chose qui est à la portée de tout le monde et, à cause de cela, les gens ont tendance à se fixer sur leurs propres problèmes que ceux qui les entourent. La valeur d’une image a également diminué en raison du fait de ce qui « étonne » est devenu plus important qu’une bonne image qui décrirait un quelconque conflit. Ce qui étonne à remplacé une photo prise par un photojournalisme, car l’ordinaire qui, sur le moment devient extraordinaire, intéresse plus les gens qu’une véritable photo « choquante », car elle dérange, et nous rappel que nous vivons dans un monde qui n’est pas parfait. Ce qui nous amène à notre second constat : la désensibilisation du public.

La désensibilisation du public

Michael_Robinson © Michael_Robinson

Il y a de nombreuses années, la photographie était utilisée pour changer les opinions des gens. Ces jours-ci, la photo n’a plus cette même force, ce même impact. Le public s’est désensibilisé. Il n’est plus étonné de voir des images d’un conflit ou de pauvres gens aux prises dans des conflits qui n’en finissent plus.

Pour constater à quel point le public s’est désensibilisé, il suffit de penser à l’image gagnante du World Press Photo de cette année, laquelle montre Mevlüt Mert Altıntaş criant après avoir tiré sur l’ambassadeur russe Andrey Karlov, dans une galerie d’art à Ankara. Cette image prise par Burhan Ozbilici, n’a pas eu d’impact auprès du public. La Syrie est encore un problème majeur dans le monde, la Russie et les États-Unis sont toujours enfermés dans une guerre froide, et ces gens sont encore en colère.

Cette photo, bien qu’elle soit considérée comme l’une des plus importantes de notre époque, n’a pas influencer l’opinion publique. Le public est désensibilisé en raison de l’éloignement de cet évènement, et aussi parce que cela ne les affecte pas dans l’immédiat. Malheureusement, ces photojournalistes tentent de raconter des histoires efficacement, mais ne réussissent toujours pas à convaincre les gens, car ils se sont désensibilisés face à la réalité de notre monde.

Vous voulez encore plus de preuve? Consultez ViewFind. Il y a beaucoup d’histoires incroyables qui sont présentées sur ce site et malheureusement, cela ne permet pas de changer l’opinion des gens. Au lieu de cela, les conversations autour de leurs photos sont plus axées sur les applications qu’ils ont utilisé pour obtenir ce « look », que sur la réalité.

La peur d’offenser leur public

Naveed_Dadan © Naveed_Dadan

La désensibilisation du public est renforcée par ce que les photojournalistes appellent le « Gatekeepers » et des algorithmes. Le « Gatekeepers » est utilisé par des publications pour trier des images via des algorithmes, qui déterminent ce que vous voyez sur les plateformes de réseaux sociaux. Une image de nos jours peut être virale sur Facebook, susciter un grand intérêt, recevoir beaucoup de « j’aime » mais ne rien faire pour une cause.

Pourquoi certains média sur internet utilisent-ils le « Gatekeepers » ? Parce que selon plusieurs éditeurs, les lecteurs ne veulent pas voir ces images. Cette affirmation n’est pas vraie, et les éditeurs le savent. Par exemple, la photo gagnante du prix Pulitzer d’Eddie Adams montrant un Viet Cong être assassinée froidement, a produit un choc dans la population. Aujourd’hui, lorsque nous discutons de cette guerre, cette image provoque le même choc. Alors pourquoi utiliser une « tactique » qui est fausse ? Pour détourner l’attention des gens est faire en sorte que le public demeure captif sur un réseau social comme Facebook.

Les gens de nos jours sont facilement offensés et, malheureusement, cela ne signifie pas qu’ils deviennent plus facilement influencer par une photo prise par un photojournaliste, parce que les images et les publications sont si variées qu’une personne peut passer à la prochaine image sans se poser de question.

Les images puissantes doivent encore être découvertes

En raison de cette forme de censure, il y a probablement beaucoup d’images très puissantes qui peuvent et devraient être présentées, mais les éditeurs ont trop peur de montrer aux gens ces photos, car cela leur ferait perdre des lecteurs. Ils doivent donc s’assurer que les photojournalistes continuent d’être payés sans montrer ces images trop souvent, c’est une tactique qui semble intelligente. Cependant, cela signifie également que le public continuera de voir des images qui ne changeront rien dans la société, ni ne les forceront à passer à l’action.

Konrad_Lembcke © Konrad_Lembcke

Prenez par exemple Susan Meiselas. Cette photographe de Magnum Photos a photographié et concentré ses efforts sur les guerres depuis très longtemps. Bien que les conflits en Amérique latine qu’elle a couvert se soient calmés un peu, il est indéniable que son travail a eu une influence sur les ressources que les États-Unis ont mis contre les cartels de la drogue.

Le Web et l’attention

Les gens ne peuvent pas porter leur attention trop longtemps sur un sujet; ils lisent un article et passent au suivant. Ce qui signifie que le web, contrairement à ce que certains croient, n’a pas permis de « démocratiser » l’information. Ce serait même le contraire. Avec ce flux incessant d’images et de nouvelles, les gens ne savent plus faire la différence entre ce qui important et ce qui ne l’est pas.

Ce qui veut dire que le New York Times peut faire un superbe reportage photo sur la situation d’un pays en guerre, mais qu’un lecteur peut facilement passer à la section immobilière s’il le souhaite. Bien que cela soit son choix, le travail du photojournaliste qui a risqué sa vie pour faire ce reportage, n’aura servi à rien.

Alors comment les photojournalistes peuvent-ils résoudre ce problème ? Pour être honnête, je ne suis pas tout à fait certains qu’ils le peuvent. Le pouvoir est plus entre les mains des éditeurs de photos et de ceux qui gèrent ces algorithmes pour faire changer l’opinion publique. Les photojournalistes doivent se réunir pour former de petits collectifs afin de montrer leur travail et que celui-ci suscite des réactions chez les gens. Ils ont juste besoin du financement pour le faire !

Au sujet de l’auteur

Chris Gampat est un photographe professionnel qui habite à New York. Il a travaillé pour un grand nombre de publications sur le Web et est membre de Magnum Photos. C’est également un photographe de portrait, de mariage et un photojournaliste. Vous pouvez découvrir son travail en visitant sa son compte Instagram.

crédit photo d’ouverture : Tuncay

2 commentaires

  1. En effet, je pense aussi que la masse d’informations disponible n’est pas forcément une bonne chose. Les informations pertinentes ou importantes se retrouvent complètement noyées dans un immense flux de données.

    C’est encore plus vrai pour la photo. Avec les technologies actuelles, n’importe quel personne doté d’un smartphone peut, l’espace d’un instant, devenir photographe. Ajouté à cela les nombreux réseaux sociaux qui facilitent le partage d’images, on se retrouve forcer à « consommer » de l’information massive et pas forcément pertinente.