« L’instant décisif » n’existe pas ou comment la reconnaissance « subjectivise » notre perception

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Il y a quelques mois, j’ai expliqué pourquoi je crois qu’il n’y a pas d’instant absolument décisif, car ce concept fut créer à une époque où la photographie n’était pas encore reconnue comme un art, au sens traditionnel du terme; comme la peinture ou la sculpture. Voici en détail ce que je pense de cette « formule » de HCB.

Le pouvoir intellectuel et la photographie

HCB, a donc inventé cette formule pour donner de l’importance à la photographie afin qu’elle soit enfin perçue plus sérieusement par les gens de son époque. En effet, dans un pays comme la France ou les intellectuels ont joué un rôle très important dans l’Histoire de ce pays, le fait d’inventer une formule qui frappe l’imaginaire, a « obligé » ces intellectuels à revoir leurs positions quant à l’importance qu’ils attribuaient à la photographie. Par exemple, Régis Debray à publié en 1979 un ouvrage intitulé « Le Pouvoir intellectuel en France ».

Il affirmait dans son livre qu’on assiste à « un appauvrissement du pouvoir intellectuel » qui se soumet aux règles marchandes, celles de la loi de l’offre et de la demande. Cette logique économique a considérablement bouleversé le paysage intellectuel français, ses fonctions, son statut, ses métiers. Selon cet auteur, « Nous sommes dans une société de domination bourgeoise dont le pilier est la médiocratie ». HCB, en proposant une lecture « à tendance intellectuelle » de la photographie, a permis d’en faire une forme d’art qui fut enfin reconnue à sa juste valeur.

« L’instant décisif » n’existe pas

Mais dans la réalité, bien que HCB ait réussi à frapper l’imaginaire de millions de photographes, « l’instant décisif » n’existe pas. C’est une perception subjective qui change d’un individu à l’autre. Je vous donne un exemple. Un de vos enfants est en train de jouer à l’extérieur, un papillon se pose sur une fleur et attire son attention. Pour certains photographes, cet instant sera interprété comme « décisif ». Mais pour un autre, il ne verrait qu’un enfant regardant un papillon et le « moment décisif » deviendrait un simple moment sans importance. Pour que ce moment soir décisif, il faut que le photographe sorte de son environnement connu et qu’il s’aventure dans un univers inconnu.

Je pense que cet exemple est assez simple et a trait à des principes sous-jacents de l’isolement des sujets: si quelque chose ne ressemble à rien de connu, cela se distinguera, et si nous pouvons l’observer, nous pouvons le remarquer, le composer et le photographier. Mais la première partie de ce flux – le «non reconnu» – ne peut se produire que si nous nous entraînons pour évaluer continuellement et consciemment chaque partie d’une image, ou nous sommes poussés dans un endroit où il n’y a pas de cadre de référence familier, que la conscience ne peut pas inconséquemment reconnaître et rejeter.

La reconnaissance « subjectivise » notre perception

La reconnaissance à un niveau semi-subconscient nous permet de remarquer certaines choses et de choisir si nous allons porter notre attention ou non. Un bon exemple de cela est si nous sommes intéressés par les automobiles, alors nous commençons à remarquer ce qui se passe sur les routes qui nous entourent. (On dit souvent qu’une fois que vous achetez quelque chose, vous avez tendance à le voir partout autour de vous.) Mais si nous prenons le bus dans un pays étranger, nous accorderons une attention particulière aux détails dans les bus, pour nous assurer par exemple, que nous ne sous somme pas trompé, plutôt que les types de voitures utilisées comme taxis.

Il s’agit d’un mécanisme d’adaptation évolué: si notre esprit conscient devait évaluer continuellement tous les éléments dans nos environnements immédiats, comme si nous les voyions pour la première fois, nous serrions submergés ou incapables de faire autre chose. C’est pour cette raison que les nouveaux environnements semblent plus intenses ou plus actifs que ceux que nous connaissons – notre cerveau doit donc faire un tri pour voir ce qui peut être familier et ce qu’il faut traiter autrement.

« Dé-subjectiver » est-ce possible ?

Cela signifie que pour «traiter différemment» un sujet, certaines des différences locales entrent en jeu. C’est presque toujours ces différences qui sont prises en compte par les photographes de voyage. Par exemple, un chameau devant les pyramides ou une baguette de pain à Paris. Pour certains, les pyramides seront plus importantes, pour d’autres ce sera le chameau et pour un autre la baguette de pain. Cette sélection fait en sorte qu’un moment décisif change d’un photographe à un autre.

Toutefois, en « dé-subjectivant » ces exemples, des photographes trouveront des moments décisifs dans les tous cas. Ce qu’il faut retenir de tout cela: ne prenez rien pour acquis lorsque vous prenez une photo. Évaluer tout ce que vous voyez comme si vous le voyiez pour la première fois, ce qui n’est probablement pas loin de la vérité de toute façon. Pratiquement, cela signifie qu’en « dé-subjectivant » des instants décisifs, ils ne sont plus décisifs, ils sont de simples instants.

Une « surcharge » subconsciente

Mais peu d’entre nous peuvent voyager, et même si nous le pouvons, notre subconscient répond en nous isolant à un niveau plus haut: vous cessez d’observer « beaucoup de tout ». par exemple, si vous demandez à un homme d’affaires qui voyage régulièrement s’il se sent inspiré ou excité lorsqu’il sort d’un avion, vous obtiendrez probablement un « non ».

Je trouve personnellement que plus je voyage, plus je dois essayer de voir de nouvelles choses: surtout si c’est un endroit que j’ai déjà visité auparavant. En supposant que vous n’êtes pas familier avec l’endroit où vous êtes, une surcharge visuelle intense vous envahira. Vous prendrez en photo tout ce qui semblera intéressant ou différent, puis vers la fin du voyage, votre cadre de référence sera suffisamment ajusté pour que vous ne réagissiez plus ou moins.

La plupart de mes meilleures images de n’importe quel voyage sont effectuées le dernier jour – jusqu’à 50%. Ne pas prendre de photos les premiers jours et l’observation peut vous aider à la fois en matière de semi-acclimatation et de restauration plus tard. Si vous avez avec vous toujours votre appareil photo, il est tout à fait possible que vous puissiez rencontrer une ou deux scènes qui méritent vraiment d’être prises en photo et, par la suite, elles deviendront moins intéressantes. Pourquoi ? Parce que les premiers jours, vous serez dans un état de « surcharge » subconsciente, puis cet état se stabilisera après quelques jours – ou s’estompera.

La subjectivité

Je crois qu’après toutes ces explications, il faut revenir à l’essentiel: la subjectivité. La subjectivité est un mode d’interprétation faisant partie intégrante de la conscience de tous les individus. Elle se produit à travers d’innombrables interactions au sein de la société. En même temps la subjectivité est un processus d’individuation, c’est aussi un processus de socialisation. L’individu n’étant jamais isolé dans un environnement autonome, mais en interaction avec le monde environnant. La culture est une totalité vivante de la subjectivité d’une société donnée en constante transformation.

Bien que les limites des sociétés et de leurs cultures soient indéfinissables et arbitraires, elles sont en partie une expérience ou une organisation particulière de la réalité, qui comprend la façon dont on regarde et interagit avec les individus, les objets, la conscience et la nature. De sorte que la différence entre les cultures produit une expérience alternative de l’existence qui forme la vie d’une manière différente. Un effet commun sur un individu de cette séparation entre les subjectivités de sa culture est le choc culturel , où la subjectivité de l’autre culture est considérée comme étrangère et peut-être incompréhensible ou même hostile.

La subjectivité en photographie est un concept émergent, bien qu’il soit connu depuis longtemps, mais les individus semblent en faire abstraction. Pourtant, la subjectivité photographique est une référence à l’ancrage profond de notre interprétation de « l’instant décisif », c’est-à-dire ce que le sujet « est ou n’est pas » décisif. D’où mon énoncé du début, « l’instant décisif », tel que formulé par HCB, n’existe pas. C’est un ensemble de facteurs subjectifs qui déterminent ce qui est décisif et non l’instant par lui-même. HCB fut à sa manière un génie car en inventant cette formule, il a fait de la photographie un art « intellectualisable », donc important pour son époque.

Au sujet de l’auteur

Ming Thein est un photographe diplômé en physique de l’Université d’Oxford en Angleterre. Il est chef de la stratégie chez Hasselblad et directeur créatif pour de nombreuses entreprises, dont Nissan, Chun Wo Engineering and Construction, Jaeger Le-Coultre, Van Cleef & Arpels, Maitres du Temps, Richemont, Swatch Group, Hijjas Kasturi Architects, Tange Associates Architects, Sunway Group, Maybank, Eastern & Oriental, The Boston Consulting Group, Michelin, The City of London et Moon Travel Guides. Il est également consultant chez Carl Zeiss. Vous pouvez découvrir son travail, en visitant sa page Facebook et Flickr.

5 commentaires

  1. l’instant décisif n’existe pas?Je suis plutôt perplexe,c’est vrais HCB y a intellectualisé la photographie,mais cela a tous de même contribué à une esthétique du photo journalisme en y mettent en avant le moment le plus intense d’un évènement .
    Pour ma part la question de l’objectivité ,est plus a située sur ce qui va faire qu’une image sera remarquable ou pas ,et de son positionnement ou du public à qui elle est destinée ,l’idée de l’intentionnalité (ou pas) qu’il y a dans l’image ,que suggère-t-elle?L’idée qu’il y ait un language visuel universel,cette image me parle -t-elle?c’est peut être la qu’a mon avis que ce situe la subjectivité,au niveau de l’inconscient collectif.
    L’habituation,elle ,ce qui fait que l’on est plus ou moins sensible à déclencher .
    Par exemple ,vous déménagez dans une nouvelle ville,sous vos yeux de nouveaux lieux ,de nouvelles architectures ,de nouvelles scènes ,et du coup de nombreux stimulis,ça déclenche à tous va,et puis après quelques années ,ce n’est pas de la lassitude ,mais comme une baisse de la sensibilité ,l’oeil regarde mais ne vois plus,c’est peut être à partir de se moment la que s’opère le véritable travail photographique ,en continuant à voir ,c’est la que prend tous son sens cette phrase de HCB « Photographier c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le coeur. »Amis photographes,prenez soins de votre coeur et de votre tête ,ils guident votre oeil.

    1. C’est une interprétation bien personnelle qu’à ce photographe de « l’instant décisif ». J’aime partager des opinions différentes. Mais comme vous le sites, HCB a été important en photo. C’est à chacun de se faire leur propre opinion.

  2. Effectivement ,et c’est intéressant de pouvoir échanger sur ce propos,HCB,c’est finalement devenu une école un style,et bien heureusement il n’y a pas que cela ,pour ma part ,je pense que la pratique photographique ne peut être dissociée de l’idée d’inconscient,ce photographe explore un pan de la photographie à développer,ce qu’avait commencé déjà le courant su réaliste ,ce qui est intéressant pour moi est l’idée que la pratique photographique soit étayée par de la psychologie, ce qu’illustre bien Ming Thein.