L’art de la « slow photographie » : À l’ère de l’urgence et de l’instantanéité nous ne savons plus contempler

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J’ai écrit un article il y a quelques jours, dans lequel une photographe utilisait un appareil photo numérique et un autre un moyen format analogique. J’ai été stupéfié par le temps que ces deux photographes consacraient à produire leurs photos. Celle qui utilisait un appareil numérique prenant moins de temps que celui qui utilisait un appareil analogique. Je me suis alors souvenue d’un ami photographe qui m’expliquait les vertus de la « slow photographie ».

En ratissant le Web, j’ai découvert que cette approche de la photographie existait bel et bien, que ce n’était pas une lubie d’un vieux photographe nostalgique de son passé argentique et que plusieurs photographes l’utilisaient pour leur travail. Voici donc une adaptation libre de deux articles. La première partie a été écrite par le magazine Geist, dont le but est de promouvoir de nouvelles idées en photographie et dans la culture populaire. La seconde partie a été écrite par un photographe qui pratique la « slow photographie ».

Avant de passer à l’article, je voudrais souligner le fait, que la slow photographie n’a aucun lien avec les techniques anciennes de la photographique, telles que le collodion humide, le ferrotype ou l’ambrotype, mais que c’est plutôt une façon différente d’aborder ce médium et qu’elle peut être utilisée avec nos appareils photo numériques modernes.

La slow photographie

La photographie moderne est imprégnée de l’instantané: les expositions sont si brèves que l’œil non assisté dans le même intervalle (moins d’une demi-seconde) ne verrait rien. La photographie moderne nous montre toujours ce que nous n’avions jamais vu auparavant, d’où son allure éternelle. Comme l’instantané est devenu populaire il y a cent ans, la photographie tend à devenir non pas un rituel ou un lieu de découverte, mais un réflexe. En révélant ce que l’on ne voit pas la photographie découvre un inconscient optique, tout comme la psychanalyse (qui prend de l’importance en même temps que la photographie) découvre un inconscient psychologique.

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Les photographies sont une sorte de résidu, des traces d’un moment. Une fois présentes; ils peuvent être comparés à des frottements de laiton, des impressions prises directement à la surface du monde. Ils sont également le résultat de l’accumulation de la lumière au fil du temps, peu importe l’intervalle. Et comme les photographies réduisent un monde de trois dimensions à deux, elles réduisent aussi le temps à son seul aspect du passé. Tout ce qu’une photographie peut dire temporellement est: « c’était ». En photographie, le « Now » est remplacé par le « Then ».

La photographie rapide

La photographie rapide offre un aperçu du moment. Dans la vie « réelle » nous « voyons » seulement dans l’après-moment, où l’image, l’aperçu, adhère: le visage dans la foule, le modèle d’un vêtement, disparu et ensuite rappelé presque instantanément dans le moment de la disparition, peut-être même un moment prolongé, saisi comme venant d’être perçu. L’aperçu éclate hors de la pièce sombre du présent; son analogue est la tache aveugle dans la rétine, par où le nerf optique se connecte. La photographie rapide veut presser le moment dans l’instantané, pour s’effondrer ensuite dans le maintenant.

La tache aveugle est le point zéro de la vue, où se voir elle-même est impossible (même le vide créé par l’angle mort dans notre champ de vision nous est invisible) mais se produit néanmoins par l’intermédiaire de l’angle mort. L’angle mort est la figure appropriée du moment présent, où rien ne réside; le reste du moment se rassemble tout autour: le moment se révèle souple, extensible et compressible, comme parfois du présent.

Une silhouette

Une des premières photographies de Daguerre montre la rue au-dessous de la fenêtre de son atelier à midi un jour d’été en 1838. Il n’y a personne dans la rue et aucun véhicule en mouvement; puis, sur le trottoir, l’image fantomatique d’une jambe inférieure suspendue au-dessus d’un tabouret. La jambe appartient au client d’un cireur de chaussures invisible; il a été immobile assez longtemps pour s’inscrire sur la plaque.

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Les matériaux utilisés par Daguerre nécessitaient des expositions de plus de quelques minutes, suffisamment de temps pour que le flux de personnes et de véhicules passe devant l’optique sans laisser de trace sur l’émulsion. Le résultat est un aperçu hallucinatoire d’une rue animée de Paris complètement déserte, quelque chose que personne n’a jamais vu, sauf pour une jambe et une silhouette comme les fantômes d’une époque, au milieu de la journée.

Le sténopé

La photographie présentée ici a été faite avec un appareil à sténopé installé sur un trépied pour le maintenir immobile. Pour exposer le film, vous découvrez le trou d’épingle et comptez les secondes. Le boîtier n’a pas de viseur, donc l’image est composée en estimant l’angle de vue. Si vous alignez le haut de la caméra avec l’horizontale et l’arrière de l’appareil avec la perpendiculaire, vous obtenez des lignes parallèles « correctes ».

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Le minuscule trou d’épingle garde tout net; la profondeur de champ est infinie. L’absence d’une optique entraîne un certain flou et élimine la distorsion en barillet provoquée par les objectifs grand-angles. Ces photographies ne sont pas des instantanés; ils sont plutôt comme des buvards absorbant la lumière et le temps; chez eux le moment est étendu. En slow photographie, le « Then » et « Now » engage notre perception à son tour, comme le vase qui ressemble à deux visages puis à un vase à nouveau. La slow photographie révèle un autre aspect de l’inconscient optique: la durée des choses; le temps s’est allongé.

Ce que laissent les paysages ou les villes sont évidente dans certains endroits, dans certains bâtiments, dans des détails architecturaux, dans des monuments ou une plage, que plus personne ne regarde: ces apparences sont le contenu d’un inconscient civique entretenu par un inconscient optique, résidu d’une époque antérieure: signe de l’oubli collectif, que lorsqu’il est illuminé, permet au passé de s’embraser dans le moment présent.

Le rapide est bien, mais le slow est mieux

Je ne rechigne pas sur le désir naturel de prendre des photos de vacances ou de fête. Mais je m’intéresse à ce point que notre relation avec la photographie qui est devenue comme notre attitude envers la nourriture et bien d’autres choses: la vitesse a gagné l’ascendant sur tout. Les boîtiers d’aujourd’hui sont des appareils remarquables. Il est facile de prendre un millier de photos en une seule journée. Je ne sais pas comment vous comptez, mais je soupçonne qu’il y a autant de photos qui ont été prises au cours de la dernière décennie que durant toute l’histoire de l’humanité.

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Tout cela a engendré une rébellion à laquelle je me considère comme faisant partie: appelez cela le mouvement de la slow photographie si un terme vous est nécessaire pour comprendre notre époque. Oui, nous pouvons rejoindre ce mouvement. Il n’en tient qu’à vous de redécouvrir une nouvelle photographie et de progresser vers un conscient optique qui rétablit notre relation avec les moments, les individus, qui autrement se perdent dans une photographie imprégnée d’une instantanéité malsaine.

Je sais que plusieurs photographes ne comprendront pas le sens de cette phrase, non pas parce qu’ils sont idiots ou incompétents, mais parce qu’ils adhèrent inconsciemment à un résidu des instants.

Comment modifier notre photographie

Tout cela ce n’est pas de la photographie, c’est un mouvement où la rapidité a gagné sur notre relation avec des restes de moments et des partiels de temps. Sortez de ce mouvement et retrouvez le plaisir de la slow photographie afin de vous reconnecter avec le véritable maintenant et outre passé à l’après-maintenant. Voici quelques pistes pour que vous rejoignez ce mouvement.

1. Imprimez votre travail. Mieux encore, imprimez-le et montrez-le. Exposez dans une galerie, accrochez des copies dans votre maison ou bureau, donnez-le aux voisins. Ce moyen de participer à la slow photographie est beaucoup plus propice à la jouissance à long terme qu’un moniteur d’ordinateur.

2. Limitez vos messages en ligne lorsque vous avez vraiment quelque chose de génial à partager. Évidemment, quelque chose de grand est hautement subjectif et je ne veux pas étouffer votre créativité, mais vous êtes seulement aussi bon que la dernière image sur votre mur. Voulez-vous vraiment être connu uniquement comme un grand photographe de paysages HDR ?

3. Rejoignez un club et de préférence celui qui n’est pas en ligne. Aider à organiser des sorties photo, des diaporamas. Je ne sais pas pour vous, mais j’ai beaucoup plus de plaisir avec mes amis analogiques qu’avec les amis numériques. De plus, la pizza et la bière ont un meilleur goût lorsque vous êtes dans un état de tranquillité intérieur.

4. Invitez vos amis pour une nuit de diaporama. Vos amis pensent déjà que vous êtes un photographe génial et devraient être publiés dans Nat Geo, donc il n’y a rien à craindre et ils adoreront voir tout votre nouveau travail.

5. Ralentissez lors de la prise de vue, de l’édition et du traitement. Profitez du temps que vous avez sur le terrain, après tout, il devrait s’agir de se connecter avec le monde naturel et ne pas simplement récolter la lumière pour la partager sur internet. Également éditer soigneusement et traiter bien vos photos. Prenez le temps d’apprendre de bonnes techniques de traitement et pratiquez à faire de votre ami, la slow photographie.

En terminant, je tiens à vous avertir qu’au début, vous serez déçu par la slow photographie, car contrairement à la tendance de notre siècle, vous devrez apprendre à ralentir. Oubliez ceux qui vous jugeront, ils adhèrent à un inconscient optique qui n’a de sens que si vous jugez la photographie comme des instantanés du présent, mais qui s’effondre dès que vous découvrez l’essence du temps. La slow photographie est l’unique moyen de se sortir d’une époque où l’instantanéité est devenue la norme, qui au final n’a engendré qu’une distorsion du temps, infime et sans intérêt, dans laquelle se perdent des millions de photos.

Au sujet des auteurs

Une partie de cet article est une traduction libre d’un texte publié par le magazine Geist. La seconde partie a été écrite par Kurt Budliger qui est un photographe professionnel et éducateur basé au Vermont. Ses photographies et articles ont été publiés dans de nombreux livres et magazines. Ses clients incluent Outdoor Photographer, Popular Photography, National Geographic et plusieurs autres. Vous pouvez découvrir son travail en visitant son site internet.

crédit photo  : Christophe Metairie / Christophe Surman